L’avenir de l’architecture selon Marc Crunelle

Marc Crunelle est architecte, sculpteur et docteur en psychologie de l’espace (de l’Université de Strasbourg, avec Abraham Moles comme directeur de thèse, une thèse qui traitait du toucher), spécialisé dans le rôle et l’importance des perceptions de l’espace architectural. Professeur à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles et actuellement professeur de PERCEPTIONS et de théorie de l’architecture à la faculté d’architecture Horta-La Cambre de l’ULB.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Crunelle

Marc Crunelle nous a adressé ce texte pour nourrir notre réflexion, merci !

Tous les signes montrent que dans le futur, l’architecture se dirigera vers une sophistication technique de plus en plus importante dans  la recherche du confort matériel : chauffage régularisé, économie d’énergie, domotique (gestion informatisée des consommations par ex.), intégration des équipements dans les parois, vitrage contenant des cristaux liquides dont la propriété est de modifier la transparence en fonction du champ électrique , commandes vocales de l’éclairage, portes d’entrée “intelligentes” (contenant des informations du style reconnaissance de voix, etc…), etc…

Cette voie, oeuvre des techniciens, ira en s’accroissant. Elle s’est fixée pour but  de nous rendre la vie plus facile, physiquement moins contraignante en facilitant nos gestes et nos mouvements.  Pour illustrer cette tendance, les portes du supermarché s’ouvrant automatiquement à notre passage les bras chargés de victuailles est un exemple quotidien: la technique au service de l’homme.

On peut se demander si cette manière d’améliorer nos conditions de vie d’êtres humains  dans nos espaces bâtis est la seule possible et envisageable et si c’est l’unique voie qui s’offre à nous. Parce qu’il me semble  qu’une autre perspective se dessine. Une tendance qui investirait dans l’homme, dans ses émotions, dans une recherche d’un mieux-être sensoriellement parlant, et  dans une   plus fine adaptation  de l’espace à  ses  besoins psychologiques et émotionnels. Le feu de cheminée par exemple, illustre cette seconde tendance de l’architecture. Il ne facilite pas notre vie, il fait de la poussière, il faut le surveiller, mais par contre il améliore notre existence, rend plus riche notre vécu, sensibilise notre être au plus profond, par le pouvoir de rêverie qu’il entretient par les liens affectifs qu’il produit. Le feu de cheminée n’est  plus justifiable fonctionnellement aujourd’hui, et pourtant on le considère comme un besoin complémentaire au chauffage central. Si la  première voie  des techniciens pourrait être désignée par “fonctionnelle”, nous caractériserons la seconde d’ “émotionnelle”. Si les applications de l’architecture “technicienne” sont nombreuses et largement présente dans les revues, les perspectives de la seconde tendance (actuellement minoritaire)  me semblent être personnellement bien plus riches et davantage porteuses de créativité. C’est ce point de vue, cette hypothèse, que je voudrais vous faire partager un moment ici  parce que le programme en est simple et en même temps extraordinairement riche et prometteur. En effet, il n’y a qu’un seul lieu de recherche: l’homme lui-même. C’est toute la force de ce concept et les outils à la disposition des architectes sont nombreux afin de procurer à l’homme des espaces plus riches sensoriellement, et donner  une scénographie nouvelle à ses lieux de vie. Si, de cette architecture à venir, nous ne présentons pas ses    aspects plastiques et formels , c’est parce qu’ils seront intimement liés à la sensibilité propre de leurs créateurs. Néanmoins, ces  réalisations  auront toutes en commun, me semble-t-il, de résulter d’un même champ de recherche et d’investigation: celui de   prendre  nos perceptions comme référentiel et établir d’autres rapports avec les éléments , par ex:

• penser l’eau autrement, établir un contact plus conscient avec elle, un rapport autre  que celui qu’on connait actuellement dans nos salles de bain.Pouvoir la  saisir, jouer  avec elle, se  laisser porter par elle, l’utiliser sous différentes formes de  jets, vapeurs, condensations, etc…

• penser le chauffage  comme un véritable paysage thermique, avec des murs qui s’échauffent puis refroidissent, avec des parois et des sols à températures changeantes, utiliser le chauffage  comme générateur d’ ambiances “ensoleillées” ou “à l’ombre”;

• penser l’acoustique pour  colorer  différemment chaque espace;

• se servir des odeurs pour donner une signature olfactive à certaines pièces;

• lier le dessin des fenêtres et des ouvertures à la qualité des vues qu’elles produisent;

• repenser les murs en temps que surfaces lumineuses supportant des informations, des rendus colorés, des créateurs d’humeurs;

• repenser la fonction sommeil plus au gré de notre fantaisie qu’en fonction de nos meubles, pouvoir dormir où bon nous semble; et faciliter le nomadisme intérieur;

•  penser la présence du soleil dans ses réflexions sur les parois, les mouvements de ses ombres, les rendus de l’éclairage; la nuanciation des surfaces blanches et son influence sur les rendus des couleurs;

• penser la présence du vent pour faire gonfler des parois, tourner des éléments colorés, l’exprimer dans nos intérieurs;

• penser que les  constituants de l’espace: air, eau, chaleur, vent, lumière, sons et odeurs en temps que principaux éléments stimulants nos états d’âme et nos humeurs;

• penser le mat et le brillant des sons, le timbre des pièces, rendus des réverbérations, etc…

Je l’ai dit, les champs d’investigations sont nombreux et bien plus vastes que l’on imagine au premier abord. Ainsi, des données tel le rôle psychologique de la lumière sur nos comportements ont été jusqu’ici peu étudiés, de même que nous ne savons pas grand chose sur l’aspect  affectif de nos perceptions tactiles des sols et des murs, des sentiments de confort liés à la couleur des espaces tout comme les effets des proportions harmonieuses sur nos états d’esprit ou encore, des rapports entre la “taille” et les qualités sonores des espaces sur nos humeurs. De ci, de là, on trouve dans la littérature romanesque des indications précieuses  sur la phénoménologie de l’architecture (l’expérience de l’architecture telle qu’elle est réellement vécue), tout comme l’ethnologie, l’anthropologie, l’histoire nous apportent  une foule d’ informations sur le comportement des gens dans l’espace.

Une nouvelle branche de connaissance regroupant ces observations, complétées par les us et coutumes, les proverbes, … va naître. Science fondant en un tronc commun toutes données, sous quelles que formes que ce soit,  ayant toutes en commun de traiter de l’interaction  hommes/milieu construit. Chacun de nous possédons des bribes de ce savoir, conservons des connaissances reléguées dans un coin de notre cerveau. Nous sentons bien qu’elles sont importantes, mais ne savons actuellement où les placer. Nous sentons bien qu’il existe un lien sourd entre l’ensoleillement d’un espace et nos humeurs, entre claustrophobie et espaces souterrains, entre l’acoustique de certaines pièces et le stress y régnant, etc… tout comme nous sentons également bien que l’aménagement des boutiques dans la Grèce antique n’est pas très éloigné de ce qu’on observe aujourd’hui dans les Souks d’Afrique du Nord; que les critères recherchés à Rome pour qu’une place “fonctionne”, sont de même nature que ceux mis en oeuvre dans notre urbanisme contemporain; que les solutions architecturales à bon nombre de pratiques spatiales du passé  sont semblables aujourd’hui; etc… mais jamais ces données n’ont été clairement démontrées et rassemblées. C’est tout un savoir qui est des plus utiles aux architectes. Parce que nous considérons l’architecture, non comme un  objet visuel à regarder, mais bien comme un véritable milieu de vie impliquant totalement l’individu, que nous considérons ces facteurs comme importants. Mettre au point des cahiers des charges qualitatifs parallèles aux cahiersdes charges traditionnels est également une des gros objectifs des architectes de demain: qualifier les rendus colorés  des murs, les gradations de lumières brillantes ou opalines, les timbres des sons dans les espaces, les valeurs tactiles des textures des matériaux, les ambiances thermiques, etc … Ces deux différentes tendances de l’architecture future, en apparence opposées, se révèlent être en fait complémentaires. L’attitude qui veut donner à nos espaces un contenu technique de plus en plus important et sophistiqué, veut  qu’il soit en même temps de moins en moins présent.  On cache un maximum, on enfuit sous les enduits, dans les chapes, des circuits de plus en plus minces, les informations par infrarouge et les commandes vocales sont invisibles.Il ne reste que l’espace nu. Que va-t-on faire dans un cube lisse, propre et inodore dans lequel règnent température, hygrométrie et renouvellement d’air constants ?

Pour que cet espace ne devienne pas carcéral, mais au contraire libérateur, il lui faut une ambition, un thème, parce qu’il abrite un être à stimuler, à émouvoir, à lover. Là commence la seconde tendance de l’architecture, celle que nous avons ébauchée brièvement ici. En fin de compte, la  phrase de Le Corbusier “L’ingénieur s’occupe de la technique et l’architecte s’occupe de l’homme” demeure la meilleure définition de notre métier.

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Une réponse à “L’avenir de l’architecture selon Marc Crunelle

  1. Tout à fait correct!

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