L’architecture, mortelle utopie.

L’architecture, nous dit Philippe Rahm, lors d’une époustouflante conférence organisée le 17 mars à Genève par la HEAD, apparaît quand Eve et Adam quittent le paradis. Il est vrai que le paradis n’a pas d’architecture. Et voici que l’architecte s’intéresse à la mort : retour au paradis ? Pas certain. Philippe Rahm, le poète qui veut réinventer le langage architectural, se passionne pour l’émotion spatiale dans l’art et l’architecture contemporains, la microarchitecture, la météorologie intérieure (imaginez vivre dans un bâtiment évaporé par le Gulf Stream…) et dans la foulée nous propose une architecture spirituelle, permettant, par l’abaissement des taux d’oxygène, l’expérience de mort imminente et toutes les hallucinations qu’elle induit, qu’elles soient somesthétiques (perceptions faussées du corps ou de sa position dans l’espace, le sentiment de la présence d’une personne imaginaire, ou des expériences extracorporelles) visuelles (animaux, personnages humains, taches de couleur, scènes complexes) ou auditives (voix humaines, sons de cloches, musique). Rahm nous explique aussi, ce soir-là, que les morts que nous pensons invisibles, se situent peut-être simplement dans une spectralité invisible, dans la lumière invisible, et que les fantômes, eux, apparaissent à nos yeux quand il y un « bug » dans le contrôle des longueurs d’ondes… En sortant de la HEAD, j’ai l’impression de flotter dans la ville et il m’apparaît comme une évidence que je vais dès ce soir installer ma baignoire au plafond, pour avoir, comme nous l’a encore suggéré Philippe Rahm, plus chaud dans ma salle de bains, sans dépense énergétique supplémentaire – la chaleur monte, alors pourquoi vivre sur le plancher n’est-ce pas… Trois jours plus tard, je rencontre à Marseille Berdaguer & Pejus , un couple d’artistes qui, comme Philippe Rahm, ont été lauréats du Grand Prix de Rome et, pensionnaires de la Villa Medicis, ont vécu comme lui ce moment d’utopie authentique que représente pour les lauréats ce moment magique, explorent eux aussi l’espace mortel. Avec l’aide du cabinet d’architecture Rudy Ricciotti, Berdaguer & Pejus ont conçu, il y a longtemps déjà, des Maisons qui meurent – par enlisement, par effritement, par oxydation et corrosion, ou encore par l’intermédiaire d’un bulletin de santé informatisé de l’habitant, reçu par palpeurs sensoriels et transmis aux murs – rejoignant ainsi la chronobiologie humaine. Berdaguer et Pejus conçoivent aussi des espaces hallucinogènes, hypnogènes, thérapeutiques… et sont désormais en lien avec Le Corbusier pour leur prochain projet. Le Corbusier est mort ? Peut-être, mais celui qui disait « La construction, c’est pour faire tenir ; l’architecture, c’est pour émouvoir » a dû, c’est certain, emmener avec lui de quoi architecturer le paradis. Selon Andrea Branzi (L’Architecture, c’est moi, 1980), « l’utopie n’est pas dans la fin mais dans la réalité ». L’architecture, c’est moi, et moi, et moi.

Barbara Polla

Publié dans les Quotidiennes, le 24 mars 2010

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s