Sur le seuil, par Barbara Polla

Le détenu Herman Wallace s’est construit une maison imaginaire. Échappatoire et oeuvre d’art.

lire l’article en pdf, ici.

Pourquoi doit-on s’évader d’Angola ?

Parce que les prisonniers en confinement solitaire dans le pénitentier d’Angola, dans l’Etat de Louisiane, ces Black Panthers qui auraient dû être libérés depuis longtemps n’étaient-ils restés Black et fidèles à l’idéologie Panthers, y vivent dans des cellules de deux mètres sur trois. L’artiste new yorkaise Jackie Sumell entretient depuis 2001 une correspondance épistolaire avec l’un d’entre eux, n° 76759, Herman Wallace. « Si j’avais été boulangère, j’aurais fait des biscuits Herman Wallace. Si j’avais été peintre, j’aurais inventé une couleur Angola. Si j’étais banquier j’aurais une cravate à son effigie… il se trouve que je suis artiste, alors je parle avec mon vocabulaire. »

Son vocabulaire ? Un vocabulaire du faire. Faire l’artiste. Elle demande à Hermann : « De quel genre de maison rêve un homme qui a vécu pendant plus de trente ans dans une cellule de deux mètres sur trois ? » et sur la base des rêves qu’il lui transmet, elle dessine des plans, réalise des maquettes, les soumets à sa critique, jusqu’à ce que la satisfaction les illumine tous deux, oui, « you got it right baby » – elle les expose alors, publie un livre, The house that Herman built, s’installe à la Nouvelle Orléans pour être plus près de Wallace, recherche un terrain – un terrain herbu – et des fonds. Car le temps presse. « OK woman, build my house but hurry up, I need a place to sleep » lui écrivait Herman Wallace en 2002 déjà, tout au début de leur projet.

Mais comment s’évader d’Angola ?

Par l’esprit. Par le rêve – celui, en l’occurrence, d’habiter sa propre maison. Une maison « normale », qui puisse convenir à tout un chacun. Wallace se veut inclusif : pour répondre aux besoins de tout un chacun, le design de la maison se doit d’être « standard ». Des pièces spacieuses mais sans excès, de la lumière, une salle de conférences pour refaire le monde, beaucoup de dispositifs de sécurité, détecteurs de fumée, alarmes… rémanances de prison. Mais Wallace ne voudrait pas que sa cuisine brûle, cette cuisine baignée de jaune où il fera bon manger à toute heure du jour et de la nuit. Des fleurs tout autour, beaucoup de fleurs, parce que les fleurs génèrent l’essence même de la vie, et, seule extravagance, une piscine au fond vert clair avec une grande Panthère Noire en son centre. Never surrender.

Never surrender. Selon Sumell, Herman Wallace est génial, c’est-à-dire qu’il a un gène spécial, qui le rend plus jeune et plus brillant au fur et à mesure des années qu’il passe en prison. « He is mind over matter. En Herman Wallace, je n’ai rencontré ni un prisonnier ni une cause, mais un homme. Moi je suis sa voix. Mais l’esprit contrôle la voix : et lui est l’esprit. »
« Avoir une maison est un tel privilège, affirme Sumell. C’est le contrepoint de ce que serait une prison. Vivre la liberté, la dignité. Ne pas avoir à demander, quand on a besoin d’aller chier. Pour Herman, la maison est un instrument d’organisation, le mécanisme même de l’échappement, un tool pour le rêve. »
« Tout est possible, tout est ouvert. » dit encore Sumell avant de partir à travers la ville, légère et souriante, avec ses trois mentees de la Nouvelle Orléans à qui elle fait découvrir Paris.
Tout est possible, tout est ouvert.
L’évasion même.

Publié dans Citizen K, Paris, automne 2009.

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