Le cœur a ses raisons : coup de projecteur sur les sciences affectives

A l’occasion du Premier Colloque international d’Architecture émotionnelle, nous avons pu nous entretenir avec Patrizia Lombardo, l’une des universitaires leader du pôle de recherche en Sciences affectives.

Nicolas Poinsot 20 – 01 – 2011

Professeur de Langue et Littérature françaises, de littérature comparée et de cinéma à l’Université de Genève, Patrizia Lombardo sera l’une des intervenantes du Premier Colloque multidisciplinaire international d’Architecture émotionnelle. A quelques heures de l’ouverture de cet événement scientifique, nous nous sommes penchés, en sa compagnie, sur cette étude des émotions à laquelle se consacre le Centre national suisse de recherche en Science affectives. Petite visite guidée au cœur de ces raisons que la raison, paraît-il, ne connaît pas…

Vous êtes actuellement Project leader du Centre national suisse de recherche en Sciences affectives. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste ce domaine d’étude ainsi que son histoire ?

Il y a tout d’abord les précurseurs, Platon et Aristote bien sûr, mais c’est surtout une certaine philosophie du XVIIIe siècle qui a compris la valeur des affects pour la vie individuelle et collective. Je pense en particulier à Adam Smith, qui, par un ouvrage important publié en 1759, la Théorie des sentiments moraux, contredit la thèse de Hobbes, en montrant que les êtres humains ne sont pas naturellement hostiles les uns envers les autres, mais en revanche nourrissent des sentiments de sympathie, d’empathie.

Je ne m’arrête pas sur la période romantique car, souvent, un mauvais romantisme a séparé l’intelligence et l’affect ; or un des principes fondamentaux des sciences affectives est de penser et de constater que la rationalité et les émotions sont strictement liées.

La fin du XIXe siècle est une date importante pour l’étude de l’affectivité : William James, célèbre psychologue et philosophe américain, qui n’était autre que le frère du romancier Henry James, a élaboré une théorie des émotions avec Carl Lange, lui aussi psychologue. Leur traité, La Théorie de l’émotion, fut une première pierre essentielle de l’édifice, en soulignant le lien entre le corps, les expressions, les gestes et les émotions. Depuis quarante ans, les recherches dans cette direction se sont multipliées, souvent en réaction au rationalisme sec et dur des années 60-70.

Quelles disciplines ont donné cette impulsion décisive ?
Certains économistes des années 80 ont saisi, par exemple, le rôle de l’affect dans les prises de décisions, thème déjà exploré durant la décennie précédente par Albert Otto Hirschman dans son ouvrage The Passions and the Interests ; le philosophe analytique Ronald de Sousa s’interrogeait dans une livre fondamental de 1987 (The Rationality of Emotion) sur la manière dont l’émotivité entre en jeu dans les choix.

Dans de nombreux domaines et disciplines – économie, science politique, droit, philosophie, histoire etc. – la recherche sur l’affectivité humaine s’est développée en montrant que les affects sont à la base de tous les aspects de la vie humaine, qu’ils soient familiaux, professionnels, personnels, de l’ordre de l’éthique, de l’esthétique et de la connaissance.

Comment ces recherches se sont-elles ensuite structurées, jusqu’à voir la naissance du centre de recherche sur les Sciences affectives de l’Université de Genève ?
Au tournant des années 80-90, Klaus Scherer a mené une somme de travaux sur la psychologie des émotions, en consolidant une théorie qui caractérise l’épisode émotif par la présence d’une réaction physique (qui peut être mesurable) et par une série rapide d’évaluations. Il obtient par la suite un pôle de recherche à Genève, et crée le Centre de recherche sur les Sciences affectives en 2003, dont il est le directeur.

L’aspect le plus exaltant de ce centre est qu’il permet une coupe transversale dans toutes les disciplines du savoir, car il les fait se regarder les unes les autres par le biais de cet angle d’attaque que constituent les émotions. Ainsi non seulement la psychologie et les neurosciences, mais aussi l’économie, le droit, la littérature, la musique ou encore l’histoire des religions sont sollicitées à l’unisson et on leur demande de plus en plus de joindre l’aspect théorique avec l’aspect expérimental.

En tant que Professeur de littérature à l’Université de Genève, remarquez-vous des auteurs qui se sont particulièrement intéressés à la dimension émotive ?
Evidemment toute la littérature du monde a affaire aux émotions (amour, haine, rage, nostalgie, tristesse, mélancolie, joie, etc). Mais je pourrais citer deux écrivains majeurs qui sont des véritables penseurs des émotions.

Il y a d’abord Stendhal, qui a su conjuguer merveilleusement toute une variété de détails émotionnels. Sa correspondance, son Histoire de la Peinture en Italie, son journal prêtent une attention particulière à la sensibilité de l’homme moderne, qui lui semblait bien plus complexe , riche et nuancée que la sensibilité des anciens qui ne connaissaient que quelques passions violentes (comme l’amour pour la patrie). Mais il suffit de lire ses romans pour ressentir la subtilité de l’approche de cet écrivain. En cinq lignes seulement, il est capable de décrire une dizaine d’états émotionnels différents, leur métamorphose, leurs motivations et leurs conséquences dans les actions, les pensées et les comportements des personnages.

Et puis il y a Robert Musil, l’auteur de ce vaste opus qu’est L’homme sans qualité. Deux chapitres sont consacrés à la question du sentiment : il s’agit d’un véritable traité des phénomènes affectifs, écrit par Ulrich, le personnage principal du roman. Selon l’écrivain autrichien, les émotions sont tellement multiples et nuancées que le langage ne peut parvenir à les exprimer totalement. D’où l’importance d’étudier ce langage à travers lequel nous exprimons les émotions – le langage des émotions est aussi important que les expressions du visage et les gestes.

Ce qui est essentiel, c’est que Musil comme Stendhal s’insurgent contre le clivage entre raison et émotion, ils vont chacun bien au-delà de cette vision dualiste longtemps colportée dans la pensée occidentale. Pour eux, il n’y a pas conflit mais plutôt coopération, interpénétration entre ces deux notions. C’est d’ailleurs l’idée centrale des Sciences affectives d’aujourd’hui.

Quels peuvent-être les apports directs des sciences affectives pour notre société ?
Ce domaine d’étude, comme beaucoup d’autres, nous aide évidemment à répondre un peu mieux à la question fondamentale de la philosophie, le «connais-toi toi-même» des Grecs de l’antiquité. De façon plus pragmatique, mieux saisir le mécanisme et le rôle des émotions est crucial pour le vivre ensemble, pour le respect de l’être humain dans son entier, pour comprendre des cultures différentes. Et, dans notre monde contemporain où l’on a tendance à oublier, parfois, l’importance des activités artistiques, l’intérêt pour l’affectivité révèle l’importance de l’art, de tous les arts, et fait ressortir leur valeur à la fois éthique et esthétique.

Le vendredi 21 janvier à 20h30, dans le cadre du colloque, Patrizia Lombardo animera une soirée cinéma à la Maison des Arts du Grütli. Elle y présentera des extraits de films de Martin Scorsese, David Lynch, ou encore Stanley Kubrick, autour du thème du vertige de l’espace au cinéma.


Publié dans les Quotidiennes le 20 Janvier 2011

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