L’architecture sera émotionnelle ou ne sera pas par Nicolas Poinsot

Dans un de ses ouvrages les plus mémorables, le philosophe Gaston Bachelard écrivait que «l’espace saisi par l’imagination ne peut rester l’espace indifférent livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu. Et il est vécu, non pas dans sa positivité, mais avec toutes les partialités de l’imagination». Cette citation tirée de la Poétique de l’espace, publié en 1957, pourrait à elle seule résumer la raison d’être de cet événement scientifique et philosophique qu’accueillera bientôt la ville de Genève.

Regards réciproques

Berceau des grandes rencontres internationales, carrefour diplomatique par excellence, il n’est pas étonnant que la cité de Calvin voie se tenir, du 20 au 22 janvier 2011, le Premier Colloque international multidisciplinaire sur l’Architecture émotionnelle. Car de rencontre, d’échange, de regards réciproques, il en sera bien question. Impulsée par la galeriste et médecin Barbara Polla (et pétillante chroniqueuse des Quotidiennes), cette série de conférences propose de jeter un pont entre l’univers de l’architecture et le monde des émotions, réunissant pour l’occasion de nombreux spécialistes de tous horizons, géographiques ou disciplinaires.

Architecture. Emotion. Ces deux mots semblent s’attirer dans notre conscience collective. Chacun, en tout cas, est lourd de sens. Les émotions ont longtemps fait figure de vilain petit canard dans la tradition philosophique occidentale, accusées de détourner l’homme de la vérité, quand ce n’est pas de la foi. Saint Augustin, pourtant, ou Bergson, ou Schopenhauer, ont reconnu la capacité des émotions à transcender nos perceptions, à donner corps à nos expériences, à voir soudain jaillir Dieu du chaos. Jusqu’à admettre qu’elles sont la composante de toute vie digne de ce nom.

Quête de l’organique

Cette réhabilitation des émotions, aujourd’hui totalement achevée, touche évidemment l’architecture et ceux qui ont en charge de l’enfanter. Lassés par tant de fonctionnalisme austère, impersonnel, pour ne pas dire inhumain (souvenons-nous des errances de Jacques Tati dans Playtime), les individus sont à la recherche de ce qui leur ressemble, autrement dit quelque chose d’organique. Un autre corps, version bâtie. D’où la nouvelle prédominance des courbes, des matières s’adressant aux sens. Mais comment articuler ces désirs naissants avec le construit ?

Reconnu comme un art, l’architecture n’en est pas moins un cas à part, avec des exigences techniques parfois très éloignées des préoccupations esthétiques. Toute réalisation, en effet, ne nécessite-t-elle pas à la fois un architecte et un maître d’œuvre ? Comme si un ingénieur devait accompagner le peintre ou le musicien dans sa création. Pour certains, l’architecture est un peu une muse qui n’arriverait pas à voler de ses propres ailes.

Dialogue perpétuel avec les utilisateurs

Toutefois cette contrainte peut devenir une chance inouïe. Les matériaux eux-mêmes, réfléchis, travaillés pour servir la forme et la lumière, deviennent des œuvres d’art. Béton, verre, métal ou bois se mettent au service d’un espace conçu pour accueillir l’homme et le ravir à chaque instant. Selon l’architecte Tadao Ando, qui décrocha le prestigieux prix Pritzker 1995, «l’architecture n’est jugée achevée que par l’intervention de celui qui expérimente». Signe réel que de nos jours, les constructions tendent vers une prise en compte de ses utilisateurs, entament un dialogue perpétuel avec eux.

Ce colloque organisé à Genève fait œuvre de pionnier dans ce domaine, puisque les recherches s’attelant à mieux comprendre les relations entretenues par l’affect et l’architecture étaient jusqu’ici confinées à des travaux isolés. Historiens de l’art, philosophes, sociologues, architectes et spécialistes des sciences cognitives seront donc amenés à croiser leurs points de vue. Pour d’enrichissantes perspectives.

Matière à penser

Des travaux préliminaires viennent en outre d’être présentés dans la publication anticipant le colloque. Intitulé Architecture émotionnelle, matière à penser, cet ouvrage collectif établi un premier état des lieux passionnant. Par les pistes qu’il entend explorer, la polyphonie de ses approches, le volume est voué à devenir une référence incontournable de la bibliographie.

Et les enjeux sont loin d’être négligeables. En envahissant nos espaces de vie, l’architecture est finalement le seul art que l’homme expérimente quotidiennement, souvent sans s’en rendre compte. Judicieusement élaboré, le bâti pourrait alors participer au bien-être de tous. Avouons que le postulat est séduisant et mérite bien un détour par les amphithéâtres de ce colloque. D’autant plus qu’il est ouvert à tous les publics. Oreilles averties ou simplement curieuses y sont les bienvenues.

«La construction, c’est pour faire tenir, l’architecture, c’est pour émouvoir» disait Le Corbusier. Décidemment, tout un programme.

Premier Colloque international multidisciplinaire sur l’Architecture émotionnelle
20-22 janvier 2011, Fondation Louis-Jeantet, Chemin Rieu, 17, Genève.

Informations et inscriptions, ici.

A lire : Architecture émotionnelle, matière à penser, Sous la direction de Paul Ardenne et Barbara Polla, Editions BDL La Muette, Lormont, 2011.

Publié dans Les Quotidiennes le 14 Janvier 2011.
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